Or, une grande partie de notre vie numérique dépend de multinationales américaines soumises aux lois et aux sanctions des États-Unis.

Avec le recours croissant aux sanctions économiques comme instrument de politique étrangère, une question devient particulièrement importante : que peut-il arriver lorsqu’une personne, une entreprise ou une institution est sanctionnée par Washington?

Le cas récent d’un juge français apporte une réponse particulièrement concrète.

Un juge français frappé par les sanctions américaines

Le juge français Nicolas Guillou, membre de la Cour pénale internationale (CPI), a été placé sous sanctions américaines en août 2025 en raison de son rôle dans des procédures contestées par Washington.

Ces sanctions ne se limitent pas à une interdiction d’entrée aux États-Unis ou au gel d’éventuels avoirs américains.

En principe, les personnes et les entreprises américaines ne peuvent plus fournir certains biens ou services à une personne désignée, sauf autorisation particulière. Les transactions impliquant ses biens ou ses intérêts financiers aux États-Unis peuvent également être bloquées.

Nicolas Guillou a expliqué que ces mesures avaient eu des conséquences importantes sur sa vie quotidienne. Il aurait notamment rencontré des difficultés pour effectuer des paiements, utiliser certaines cartes bancaires et accéder à des services reposant directement ou indirectement sur des entreprises américaines.

Son expérience est devenue, en Europe, un exemple frappant de la dépendance du continent envers les infrastructures financières et numériques des États-Unis.

Visa et Mastercard au cœur du problème

Le secteur des paiements est particulièrement sensible.

Selon la Banque centrale européenne, les systèmes internationaux de cartes représentaient environ 61 % des transactions par carte dans la zone euro en 2022. Treize pays de la zone euro dépendaient entièrement de ces systèmes internationaux pour leurs paiements par carte.

Visa et Mastercard, deux entreprises américaines, occupent une position dominante dans cet environnement.

Lorsqu’une personne est sanctionnée par Washington, les banques et les intermédiaires financiers doivent vérifier si les transactions sont compatibles avec la réglementation américaine. Certaines institutions peuvent également adopter une politique très prudente et refuser des opérations afin d’éviter elles-mêmes des sanctions.

Toutefois, il faut éviter une conclusion exagérée : Donald Trump ne possède pas un bouton lui permettant de désactiver personnellement toutes les cartes Visa et Mastercard au Canada ou en Europe.

Les sanctions sont appliquées au moyen de mécanismes juridiques et réglementaires, notamment par le département américain du Trésor. Une coupure généralisée visant un pays allié représenterait une décision d’une ampleur économique, juridique et diplomatique considérable.

Une dépendance qui dépasse les cartes bancaires

Le problème ne concerne pas uniquement les paiements.

Une partie importante de l’économie numérique occidentale repose sur des entreprises américaines : stockage infonuagique, téléphones intelligents, systèmes d’exploitation, moteurs de recherche, commerce électronique, réseaux sociaux, messageries et infrastructures informatiques.

Amazon, Google, Microsoft, Apple et Meta occupent une place centrale dans cet écosystème.

Une personne sanctionnée peut donc subir des perturbations dépassant largement son compte bancaire. Selon la nature des sanctions et les décisions prises par les entreprises concernées, elle pourrait éprouver des difficultés à utiliser certaines plateformes numériques, certains services de réservation ou certaines solutions de paiement.

Cela soulève une question stratégique : un pays peut-il parler de souveraineté numérique lorsqu’il dépend d’entreprises étrangères pour une grande partie de ses paiements, de ses données et de ses communications?

L’Europe cherche à réduire sa dépendance

L’Union européenne considère désormais la souveraineté technologique comme un enjeu stratégique.

En juin 2026, la Commission européenne a présenté un ensemble de mesures portant notamment sur les semi-conducteurs, le cloud, l’intelligence artificielle et les technologies ouvertes. L’objectif est de renforcer la capacité de l’Europe à contrôler ses infrastructures numériques essentielles.

La Banque centrale européenne travaille également sur le projet d’un euro numérique.

Celui-ci pourrait offrir aux citoyens et aux entreprises de la zone euro un moyen de paiement numérique public, soutenu par la Banque centrale européenne et utilisable en complément de l’argent liquide.

La BCE souhaite être techniquement prête pour une éventuelle première émission en 2029, à condition que la législation européenne nécessaire soit adoptée.

L’euro numérique ne remplacerait pas automatiquement Visa ou Mastercard. Il pourrait néanmoins fournir une infrastructure européenne supplémentaire et réduire une partie de la dépendance envers les réseaux étrangers.

Des solutions privées européennes de paiement sont également en développement.

Le risque n’est plus seulement théorique

Le cas de Nicolas Guillou démontre qu’une sanction américaine peut avoir des conséquences concrètes sur la vie d’une personne résidant pourtant en Europe.

Les États-Unis ont progressivement étendu leurs sanctions à plusieurs juges et membres du parquet de la Cour pénale internationale. En août 2026, de nouvelles désignations ont notamment visé la présidente de la CPI et un membre de son personnel.

Ces mesures peuvent entraîner le gel de biens relevant de la juridiction américaine, des restrictions de voyage ainsi que des difficultés d’accès à certains services financiers.

Le débat sur la souveraineté numérique n’est donc plus uniquement une discussion technique entre informaticiens ou économistes. Il devient une véritable question géopolitique.

Les États-Unis pourraient-ils couper les services de tout un pays?

La situation est beaucoup plus complexe qu’une simple décision présidentielle.

Les États-Unis disposent d’une influence considérable en raison de la puissance du dollar, de leur système financier et de leurs entreprises technologiques.

Mais cela ne signifie pas que Washington pourrait couper instantanément tous les paiements, Internet ou les services numériques d’un pays comme le Canada ou de l’ensemble de l’Union européenne.

Une telle décision entraînerait également des pertes immenses pour les entreprises américaines et provoquerait de graves conséquences pour l’économie mondiale.

Le risque le plus réaliste réside plutôt dans la capacité des sanctions américaines à isoler progressivement une personne, une organisation ou certaines entreprises lorsqu’elles dépendent de banques, de plateformes ou de systèmes soumis au droit américain.

Les effets peuvent aussi être amplifiés par des institutions étrangères qui préfèrent interrompre une relation commerciale plutôt que de risquer une violation de la réglementation américaine.

Une question qui dépasse Donald Trump

Donald Trump a replacé cette question au premier plan, mais le débat dépasse largement un seul président.

Les sanctions économiques américaines ont été utilisées par plusieurs administrations. Leur efficacité repose en grande partie sur le rôle central du dollar et sur l’influence mondiale des entreprises financières et technologiques des États-Unis.

Les gouvernements européens cherchent donc à développer leurs propres infrastructures afin qu’une décision prise à Washington ne puisse pas provoquer une paralysie financière ou numérique majeure en Europe.

L’enjeu est désormais clair : les paiements, les données, le cloud et les communications sont devenus des instruments de puissance géopolitique.

Dans une économie de plus en plus numérique, contrôler les infrastructures technologiques peut être presque aussi stratégique que contrôler l’énergie, les frontières ou les ressources naturelles.

L’Europe semble avoir compris qu’en matière numérique, une trop grande dépendance peut devenir une véritable vulnérabilité.

✍️ James Guilloux

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